Bernard change alors de logement, et s’installe avec deux collègues étudiants en médecine à Paris : Charles Lasègue (qui deviendra un éminent neurologue et psychiatre) et Casimir Davaine (qui plus tard permettra de grandes avancées sur l’étude du charbon – l’anthrax).  Bernard utilise ses connaissances en histoire naturelle, récemment acquises au cours de sa première année de médecine : il rejoint Lasègue et Davaine et enseigne la biologie dans une école de jeunes filles. C’est un emploi modeste qui l’aide à rendre à ses parents ce qu’ils avaient déboursé pour lui. Cependant c’était l’anatomie glanée à partir des exercices pratiques de dissection sur les corps qui l’installeront sur les prémices de ses premiers succès : sa technique de dissection était si bonne !

 

Les études cliniques de Bernard en tant qu’externe commencent en 1836, avec des conférences et de nombreuses observations dans les salles d’hôpital et celles d’autopsie. Ayant plus confiance en lui, il pose sans relâche des questions à ses professeurs au sujet de ce traitement ci plutôt que celui là. C’était la période où la saignée commençait enfin à devenir discréditée. Mais bientôt il voit d’autres pratiques médicales et d’autres traitements pour lesquels aucune preuve d’efficacité n’était alors reconnue. Il ne peut plus cacher ses doutes cartésiens, qui à juste titre ne font qu’augmenter. 

 

La vie sociale à Paris le divertit. Bien que ce ne soit pas avec des jeunes filles, il est attiré par une jeune femme : une patiente d’une des salles d’hôpital. Ses approches furent rapidement rembarrées, l’amenant à écrire à son ami Blanc, tristement et prophétiquement : « je pense que je ne serais jamais destiné à être heureux en amour ». Ainsi il se tourne vers l’art à Paris ; il apprécie la richesse des tableaux des galeries et des salons qu’il visite, et le théâtre qu’il peut difficilement s’offrir. Il ne fait aucun doute qu’il se pose toujours des questions sur son avenir et ses propres deux pièces de théâtre.

 

Il retourne à ses études avec plus de vigueur et découvre que pour de faibles dépenses, il peut assister à toutes les conférences où il souhaite aller, au prestigieux Collège de France. Contrairement aux conférences didactiques de la faculté de médecine, celles du Collège de France étaient excitantes par leur innovation, et souvent en tant que bases de recherche. Il était particulièrement intéressé par François Magendie qui avait abandonné la chirurgie pour devenir interniste, physiologiste et à l’époque Professeur de Médecine Expérimentale au Collège de France. C’est Magendie qui avait identifié les différentes fonctions sensorielles et motrices des racines des nerfs spinaux à leur émergence entre les vertèbres, et le phénomène de sensibilité récurrente de ces nerfs. Ce fut aussi lui qui exerçait un regard critique sur de nombreux traitements. L’attitude de doute de Magendie en tant qu’auteur d’un formulaire dans un grand hôpital, force le respect de Bernard. Il ne met pas longtemps à décider qu’il souhaitait suivre les traces de Magendie.

 

Si Magendie devait être son modèle, le médecin Pierre Rayer serait alors son mentor. Rayer avait des intérêts multiples : en particulier le diabète, les maladies rénales et la peau. Il reconnaît rapidement les aptitudes de Bernard, sa vivacité d’esprit et l’invite à venir plus régulièrement assister à ses visites en salles à l’hôpital. Grâce à Rayer, Bernard rencontre aussi des intellectuels et échange des idées nouvelles et contre versées. Peut-être c’est grâce à Rayer que Bernard écoute Emile Littré (ex étudiant de Rayer et un disciple du philosophe Auguste Comte) parler du positivisme, ce qui commencera à forger sa propre philosophie.         

 

En 1839, Bernard se présente pour l’Externat et réussit de justesse : 26ème sur 29. Il devient ensuite interne dans les services de chirurgie de Velpeau, Falret et Maisonneuve, et plus tard dans le service de Rayer. Pendant une période, il est attaché à l’Hôtel Dieu dans le service de médecine de Magendie au cours duquel il est clair pour lui qu’il souhaite s’impliquer dans des activités de recherche. Peu de temps après, Magendie nomma en effet Bernard comme son préparateur : assistant de recherche. Il lui donna aussitôt la permission de poursuivre ses propres idées de recherche.

 

Pendant ses dissections sur le cadavre humain, Bernard est toujours intrigué par la petite corde du tympan, un nerf qui établit un lien inexplicable entre les cinquième et septième paires crâniennes. Utilisant sa technique délicate de dissection avec stimulation électrique et chimique, il démontre ensuite sur plus de dix espèces différentes d’animaux et d’oiseaux, que ce nerf envoie la sensation du goût de la langue au cerveau1,2. Ce travail fut à la base de ses premières publications scientifiques dont il était fier, à juste titre ; bien que dans ces premières séries d’expériences il nie (à tort) que ce nerf ait un effet sur la sécrétion salivaire. Ce fut seulement dix-huit ans plus tard, qu’il montre que ce nerf stimule en effet les glandes salivaires119. 

 

Pendant ce temps en tant que préparateur de Magendie, il aide son maître à reconnaître la valeur de la gélatine (préparée à partir de l’extraction de la moelle des os) comme additif nutritionnel pour les pauvres et les malades. Ces études montrèrent que le bénéfice était négligeable - leurs résultats hautement contestés par ceux qui étaient favorables à l’utilisation de la gélatine. Poursuivant ces études sur la nutrition, Bernard devient intéressé par la digestion gastrique: d'abord des hydrates de carbone. Il fit une découverte : le sucre gastrique modifie le sucre de canne de façon telle que le glucose, produit issu du métabolisme du sucre de canne puisse être absorbé et utilisé dans les échanges énergétiques du corps – l’économie animale3,4. Poursuivant d’autres expériences sur le suc gastrique, il fait de ce travail son sujet de thèse pour le doctorat qu’il passe avec succès en 1843MTL1.

 

Les traitements empiriques que Bernard avaient observé dans les services hospitaliers, l’avaient convaincu finalement que la pratique de la clinique médicale n’était pas pour lui. Il voulait consacrer sa vie à la recherche et établir des faits avec des preuves. Pour cela il avait besoin d’une nomination académique dans un département universitaire. Le projet de rechercheMTL2 choisi pour cette importante agrégation, sur des matières colorantes chez l’homme fut malheureusement mal reçu par les examinateurs. Ils désapprouvèrent la pauvreté des arguments pour défendre sa thèse, et commentèrent que sa présentation technique est à peine suffisante pour impressionner des étudiants en médecine dans un amphithéâtre.

Il échoue dans sa contestation et se retrouve face à la perspective d’une vie de médecin de campagne : un adieu à ses collègues de l’académie et à ses aspirations à la découverte de la vérité.


                                 Premiers projets....