Étudiant chaque possibilité de garder Bernard à Paris, pour qu’il puisse accomplir ses potentielles scientifiques, Pierre Rayer et son collègue et ami, le chimiste Théophile Jules Pelouze décident qu’un mariage arrangé pourrait résoudre le problème. Ils se rapprochent d’un ami mutuel Henri Martin, un médecin en vue, qui traitait les privilégiés et les personnes de la haute société. Sa fille était encore célibataire à trente ans et viendrait certainement avec une dote attrayante. Cela pourrait soutenir confortablement Bernard. Ainsi il pourrait montrer au monde de la recherche ce dont il était réellement capable, et ce sous la protection de l’aile académique de Magendie.

 

Pendant ce temps, et ignorant que cette intrigue était ourdie, Bernard trouve les moyens de se nourrir et de se loger. Sur l'initiative de Rayer, il trouve un modeste revenu. À partir de ses dissections minutieuses, le lithographe Jacob fera des croquis pour l’atlas d’anatomie de BourgeryMTL5  (mais c'est que dans la deuxième édition publiée vingt années après - lorsqu'il est bien connu - que Bernard est mentionné comme co-auteur).  Il fait des dissections aussi pour le manuel de chirurgie de HuetteMTL14. Pour sa part, Pelouze offre à Bernard une plage horaire ; ce qui lui permet, avec Charles Louis Barreswill, l’assistant de Pelouze de mieux étudier la nature de l’acidité gastrique6,9,MTL3. Contre les résultats des autres chercheurs, leurs expériences suggèrent que c'est l'acide lactique. C'était plus tard que Bernard confirme le présence de l'acide hydrochloriqueMTL20(t1,p397). Avec son ami Charles Lasegue, Bernard crée aussi une petite entreprise: un laboratoire dans lequel ils peuvent enseigner la physiologie aux étudiants payants. Cependant ce devint un échec, car seulement six étudiants se sont inscrits à leur cours.

 

Bernard aide Magendie, au Collège de France, à prouver au cours de leurs expériences l’action des dixième et onzième paires crâniennes sur les cordes vocales. Par une erreur de téchnique Bernard suppose que la onzième a un effet positif. Cependant, ce travail et son compte rendu écrit lui vaudront le premier prix de l’Académie des Sciences en physiologie!  Il assiste Magendie aussi avec ses recherches en sensitivité recurrente des nerfs spinaux, expériences qui l'amènent finalement à ses propres travaux sur ce sujet17,18,33.

 

Quand Pelouze suggère finalement à Bernard de se marier avec Fanny Martin (qu’il n’avait pas encore vue), on peut seulement s’imaginer sa surprise et son dilemme. On n’a pas de document non plus sur ses réactions lors de sa rencontre avec la jeune fille et sa famille. Cependant cela devait être clair pour lui que cela semblait être le seul moyen pour poursuivre sa future carrière de recherche. En mai 1845, après une modeste cérémonie à laquelle ses parents n’étaient pas présents, le jeune couple s’établit au 5 rue du pont de Lodi, avec une dote de 60.000 francs et un revenu de 5.000 francs par an. Il reçut tout cela en plus d’un don de 10.000 francs (à cette époque un franc avait plus de valeur qu’un euro aujourd’hui).

 

Du point de vue de la recherche, il était certainement content. De nombreuses idées tournaient dans son esprit. Un jour, Pelouze lui présente quelques flèches imbibées de curare : un collègue les lui avait rapportées d’Amérique du Sud. Peut-être Bernard pourrait-t'il faire des expériences pour nous permettre de comprendre exactement comment le curare tuait ses victimes? Cela ne lui a pas pris longtemps en expérimentant sur de nombreuses variétés d’animaux, de découvrir que le curare était un poison pour les nerfs, avec une atteinte pratiquement spécifique des nerfs moteurs (ceux qui commandent la contraction musculaire)42. Le curare paralyse les muscles respiratoires, et ces malheureuses victimes mouraient d’une manière horrible, par asphyxie. Il inscrit le résultat de ses recherches sur un carnet de notes pour se souvenir de revenir sur ce sujet. Avec son ami Pelouze il établit un projet d’article, qui ne sera publié que plusieurs années plus tard61.

 

Bernard décide de poursuivre des projets au sujet de la nutrition, et le rôle du pancréasMTL22. Il commence avec un comparaison anatomique entre differents animaux et pratique une série d’expériences pour créer - pour la première fois - des fistules pancréatiques. Avec celles-ci, il peut analyser le suc pancréatique à l'extérieur du corps, et verifier son effet sur la digestion des hydrates de carbones et des protéines64. Plus tard, en opérant l’abdomen d’un lapin, Bernard remarque un aspect laiteux des vaisseaux chylifères, témoin d’un contenu important en graisses émulsifiées. Alors il observe que seulement les canaux chylifères  en dessous du point d’entrée du conduit pancréatique dans l'intestin (trés bas chez le lapin, et bien séparé du canal cholédoque) avaient cet aspect laiteux. Cela lui suggére immédiatement que le suc pancréatique digére non seulement les hydrates de carbone et les protéines, mais aussi les graisses. Il fait plusieurs expériences pour verifier cette idée22,31.

 

Au cours de ces études il essaye d’extraire le pancréas d'un chien en entier. C’est une opération difficile et les animaux meurent habituellement rapidement. L’un d’eux survécut plus longtemps, et avait perdu beaucoup de poids jusqu’à sa mort53. Bernard attribue cette chute de poids à une absorption défectueuse des aliments ; en d’autres termes une malabsorption. Nous pourrions nous demander aujourd’hui s’il n’avait pas induit le diabète par son intervention, sans le savoir (insuline et son origine dans le pancréas seront découverts que quatre-vingt années après). Aussi, il ne pouvait même pas soupçonner à cette époque une telle éventualité car on enseignait traditionnellement que chaque organe n’avait qu’une seule fonction.

 

Ses quatre premières années de recherche furent récompensées en 1849, à la fois par son deuxième prix de physiologie de l’Académie des Sciences, et par le titre de chevalier de la légion d’honneur (un vrai honneur aprés six années de recherches). Le Collège de France en prit note: plus âgé et trés fatigué, Magendie avait besoin de réduire ses activités. Alors, on demanda à Bernard de le remplacer pour les conférences de l’été. « La médecine scientifique que j’ai le devoir de vous enseigner, n’existe pas... », dit Bernard à sa première conférence, en expliquant que plus de progrès dans la compréhension de la physiologie était nécessaire avant que la médecine devienne une science exacte.

 

Ses recherches se poursuivaient bien pour lui ; on ne pouvait pas en dire autant de sa vie privée, une situation dans laquelle on pourrait éventuellement lui faire des reproches. « Dans le but de devenir physiologiste... », il dit plus tard dans un de ses écrits, « ...il faut vivre dans le laboratoire ». Sa femme Fanny a pu croire au début que l’immersion de Bernard dans son travail (la plupart du temps en utilisant la vivisection) était seulement un pont pour une pratique médicale plus civilisée dans le futur. Elle lui reprochait de plus en plus ses expériences sur les animaux, tout en mettant en avant l’image prestigieuse de son père : un médecin praticien renommé. Elle espérait que son mari suive le même chemin.

 

Plus tard, elle intensifie ses reproches et lutte contre la vivisection, en devenant active avec la clameur publique encouragée par l’influent Comte de Gramont. Elle rejoint la société nouvellement créée pour la protection des animaux, la SPA et devient une de ses membres les plus virulents. Aussi Bernard ne parvient pas à se justifier auprès de sa femme de l’importance de l’approche expérimentale et ce malgré ses nombreuses découvertes qui gagnent rapidement l’approbation du monde scientifique. N’était-il pas plus important de rechercher ce qui se passe sur les animaux (il plaidait sa cause auprès d’elle) que de traiter les humains à la devinette ? Le traitement de la maladie à l’époque n’était sûrement rien d’autre que de l’expérimentation humaine bien plus diabolique.

 

Durant ces dernières années Bernard eut sa part de chagrin. Leur premier enfant Louis Henri meurt en 1846 à seulement l’âge de trois mois; l’année suivante, ce fut son père. Plus tard la joie vient avec la naissance de deux filles en bonne santé : Jeanne toujours surnommée Tony née en août 1847, et Marie Louise née en mai 1850.

 
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