En mars 1860, la sévérité des symptômes présentés par Bernard incitèrent Rayer et Davaine à demander à la Sorbonne et au Collège de France de l’éloigner temporairement de son travail, et de lui permettre de se retirer dans son havre de paix à Saint Julien. Un changement d’environnement, le temps passé avec l’attention tendre de sa mère pourrait, espérons, résoudre son étrange maladie.

 

Le reste de l’année puisque Bernard autorisait son corps à se rétablir, sa voix et sa plume étaient au repos; alors rien ne pouvait dompter ses pensées et ses idées. Il était certainement temps d’analyser comment il avait conduit ses recherches : généraliser à partir du spécifique, et exprimer le fruit de ses principes et de son concept de la vie. 

 

Il avait d’abord été séduit par le positivisme d’Auguste Comte : l’importance du fait, mais l’inaccessibilité d’un savoir absolu. Maintenant il devait changer pour une philosophie qui embrasse méthode et pratique : le déterminisme scientifique. Autres chercheurs (même Magendie) ont souvent réalisés des expériences à partir de leurs fantaisies. Ils ont répété leurs études jusqu’à ce que, par chance, leurs résultats coïncident ou soient conformes à leurs théories ou leurs attentes préalables à leurs expériences. Bernard s’opposait fermement à un tel empirisme. Il raisonnait de façon à ce que si deux expériences identiques en apparence avaient des résultats différents, alors les conditions dans lesquelles ont été réalisées les deux expériences doivent avoir été différentes – marque du déterminisme scientifique de Bernard.

 

Immédiatement contigu à la maison familiale de Saint Julien se tient un élégant manoir, une gentilhommière construit sur trois niveaux. Ses fenêtres font face à une grande pelouse et à travers les arbres on peut apercevoir les nombreux hectares de vignobles qui appartiennent à la propriété. Au-delà se situe une vallée peu profonde avec encore plus de vignobles et des taillis, les collines des Dombes et lors d’une claire journée, même les limites du Mont blanc. En 1861, son propriétaire, l’avocat Jean François Lombard de Quincieux décide de la vendre, en incluant les vignobles, pressoirs, caves et dépendances. A l’aide d’une hypothèque, Bernard l’acquiert pour 60.000 francs; certes il ne persuaderait jamais sa mère de l’y rejoindre. Elle était contente de rester, entourée de ses souvenirs d’environnements familiaux dans sa maison familiale adjacente (voir: images).

 

Bernard crée un lieu de travail, et convertit une partie du manoir annexe en un petit laboratoire où il peut faire ses expériences. Il a toujours le plaisir de regarder ses lilas, ses violettes, pervenches, roses et herbes; mais dans son laboratoire, il anesthésie parfois ses plantes avec de l’éther ou du chloroforme236,MTL49(p253), ou les immerge dans des liquides variés pour étudier les effets toxiques de l’augmentation des concentrations du glucose.  Lors de ses promenades il s’intéresse à la vie des mares et étangs. Il prélève des échantillons d’eau de façon à étudier les effets de la déshydratation sur les plus petits des êtres vivants comme le rotifère, et collecte des grenouilles de façon à pouvoir étudier les effets des opiacés et d’autres poisons228. Plus important encore, ses promenades lui permettent d’observer : d’épanouir ses idées sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux plantes. Ces travaux seront seulement publiés une vingtaine d’années après, comme une de ses célèbres leçonsMTL49.

 

Le sens aigu des responsabilités de Bernard lui dicte de retourner brièvement à Paris l’été 1861, pour donner ses séries de conférences planifiées au Collège de France sur les fonctions de la moelle épinière, et de vérifier les progrès des travaux qu’il avait assignés à ses assistants dans son laboratoire. Lors de sa visite, il apprend son élection à l’Académie de Médecine, élection retardée par les critiques de certains médecins que Bernard « ...substitue le laboratoire pour l’hôpital ». Au retour, il montre souvent sa désapprobation aux médecins praticiens : il ne peut pas les convaincre qu’un savoir initial en physiologie est fondamental pour la compréhension par la suite de la pathologie. Leur comportement l'énerve aussi : en entrant dans un salon, un médecin doit toujours apparaître comme si il allait dire « j’ai juste sauvé encore une vie ».
 

Bernard retourne dans le Beaujolais en septembre pour la récolte, se sentant alors plus entreprenant : il décide que son repos sabbatique pourrait être utilisé pour inscrire ses idées et croyances. Ce sera sa première œuvre créative depuis Arthur de Bretagne, vingt cinq années auparavant. Il n’a pas de titre pour son livre en projet, mais cela devrait certainement renfermer ses principes de médecine expérimentale. Aussi il commence à écrire des notes.....

 

D’abord une observation est un point de départ important, bien qu’il doit faire attention à ne pas confondre une observation et un « fait », qui peut seulement être établi plus tard. Une observation doit conduire à une hypothèse, en dehors de laquelle aucune expérience ne peut être prise en compte – et on doit montrer que les résultats de cette expérience sont reproductibles. Un autre point de départ est l’imaginaire, intuition ou impression, conduisant à la raison – et seulement alors aux hypothèses et aux expériences. Il dénonce le scepticisme à l’exception de lorsqu’il est appliqué à la thérapeutique de l’époque. En même temps il fait l’éloge du doute scientifique et de son importance pour conduire à la vérité. Il condamne l’avidité prédominante pour identifier les causes premières d’une maladie. Il insiste vivement d’éviter les questions métaphysiques du « pourquoi » et de se focaliser sur les causes immédiates (le « comment »): en effet, le positivisme de Comte. Il continue...

Il attaque les idées fixes, prône la liberté de pensée, et cautionne ceux qui sont contre une autorité aveugle. Il attaque aussi le vitalisme, cette force vague, ce « ...cloaque de l’ignorance » qui avait été évoquée par des scientifiques depuis des siècles pour expliquer l’inexplicable dans la nature. Il insiste sur l’importance de faire une contre-épreuve expérimentale à la suite d’un résultat positif, et argumente que la synthèse est une contre-épreuve nécessaire à l’analyse. Il doit présenter ses cas de vivisection en agréant avec Buffon que « …si les animaux n’existaient pas la nature de l’homme serait toujours incompréhensible ». Il condamne aussi l’abus habituel de statistiques et trouve des exemples pour corroborer son opinion.

 

Ce qu’il compila devint son apport le plus important et de plus longue durée à la science, « l’introduction à l’étude de la médecine expérimentale » complétée et publiée trois ans plus tard en 1865MTL29.  Ce livre, traduit en une douzaine de langues, perdure et est utilisé lors des cours de physiologie et de philosophie pour 100 ans encore voire plus.

 

Pendant son séjour prolongé, Bernard effectue quelques expériences sur la fermentation en rapport avec son intérêt croissant pour la fermentation alcoolique. Son ami Louis Pasteur possédait aussi des vignobles dans le Jura. Pasteur croyait que la fermentation alcoolique nécessitait des levures vivantes, tandis que Bernard prétendait que des enzymes de levure suffisaient – pour cela il soutenait que c’était un processus chimique et non biologique. L’ironie du sort était que Pasteur était un chimiste et Bernard un biologiste !

 

Bernard était aussi engagé dans l’abord de la vieille théorie de l’époque, la génération spontanée - la notion que de nouvelles espèces pouvaient provenir de la décomposition et de la putréfaction de tissus animaux. Sur ce sujet particulier Bernard et Pasteur étaient d’accord : cette théorie était une absurdité126,129! Cependant, démontrer qu’il en était ainsi serait encore plus difficile. Cependant à son retour à Paris à la fin de 1862, Bernard dans sa fonction d’établir la liste des récompenses à l’académie des sciences, annonça que Pasteur (qui reconnaissait l’aide de Bernard) avait été récompensé par le prix Alhumbert pour avoir prouvé que ce vieux concept de génération spontanée était complètement faux158. Bernard présente aussi à l’Académie son travail sur le système sympathique. Cela avait à voir avec son importante découverte du système vasomoteur : la manière dont l’activité nerveuse modifie le flux sanguin et donc l’activité des organes et la gestion de la chaleur animale154-156,MTL49(p314,360),MTL13.

 

Au début de l’année 1863, la famille de Bernard déménage dans un appartement plus grand, situé au 14 rue Saint Honoré. Il n’y reste jamais longtemps : juste pour manger et dormir. Il a alors peu ou pas de contact avec sa femme ou ses filles. En fait, il découvre que sa femme aide ses filles à rédiger des projets pour des activités d’anti-vivisection et de protection des animaux en général. C’est probablement à cette époque que Bernard suggère d’abord à sa femme de se séparer; une proposition qu’elle rejette fermement en se basant sur le fait que cela la déshonorerait – et que c’était contraire à ses principes religieux. Il développe aussitôt des problèmes abdominaux, et s’échappe pour une brève période à Saint Julien. Son laboratoire au Collège de France était sous la garde de Paul Bert, qui a pris la suite d’Auguste Tripier qui avait travaillé neuf ans comme préparateur de Bernard.

 

L’année 1864 fut mémorable plus par ses évènements sociaux que professionnels. Bernard est invité par l’Empereur Louis Napoléon et l’Impératrice Eugénie à passer une semaine au château de Compiègne pour leur ‘séries’. Sa présence au château est la marque de distinction de ses nombreux succès au cours de sa vie. Bernard se fait remarquer parmi de nombreux invités : architectes, ingénieurs, artistes et philosophes. L’Empereur, qui lui accorda deux heures d’audience fut à l’évidence suffisamment impressionné pour lui offrir une récompense importante pour l’aider dans ses recherches. La cousine de l’Empereur, la princesse Mathilde était aussi présente. Leur amitié s’épanouira pendant plusieurs années : ses visites dans ses salons permettaient à Bernard de rencontrer de nombreuses personnes importantes à la fois pour ses progrès professionnels – et pour sa joie de vivre.


                   ...une vie plus épanouie